


Seigneur,
Excuse-moi si je te dérange.
Il m’est venu à l’idée que tu avais besoin d’un saint.
Alors je suis venu pour la
place.
J’ai même pensé que je ferai très bien l’affaire.
Quoiqu’on dise, le monde est rempli de gens parfaits.
Il y en a qui t’offrent tant de sacrifices que, pour que tu ne te trompes pas en les
comptant,
ils les marquent avec des petites croix sur un carnet.
Moi, je n’aime pas faire des sacrifices : cela m’énerve
énormément.
Ce que je t’ai donné, Seigneur,
tu sais bien que tu l’as pris sans permission.
Tout ce que j’ai pu faire,
c’est de rouspéter… le moins possible.
Il y a aussi des gens qui se corrigent d’un défaut par semaine.
Alors, ils sont parfaits au bout d’un trimestre.
Moi, je n’ai pas assez de confiance pour faire ça.
Qui sait d’ailleurs si je vivrai encore au bout de la première
semaine.
Tu es si impulsif, mon Dieu, si imprévisible !
Alors j’aime autant garder mes défauts en m’en servant le moins
possible.
Ces gens parfaits ont tant de qualités qu’il n’y a plus de place en leur cœur pour
autre chose. Ils n’arriveront jamais à être des saints.
D’ailleurs ils n’en ont pas envie de peur de manquer à leur
humilité.
Mais… un saint, Seigneur, c’est un vase vide que tu remplis de ta
grâce,
qui déborde de ton amour et de la sainteté des Trois Personnes.
Ô Seigneur, je suis un vase vide avec un peu de boue qui stagne au
fond.
Ce n’est pas très propre, je le sais bien,
mais tu dois bien avoir là-haut quelque céleste poudre à
récurer !
Et à quoi servirait l’eau de ton côté
sinon à nous laver avant usage ?
Si tu ne veux pas de moi, toi non plus, Seigneur,
je n’insisterai pas.
Réfléchis cependant à ma proposition,
elle est sérieuse.
Quand tu iras dans ton cellier puiser le vin de ton amour,
rappelle-toi que tu as,
quelque part sur la terre,
une petite cruche à ta disposition.
Alain Bandelier